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Madame Rhinocéros

Madame Rhinocéros

Les surprises de la vie...

Publié le par alexandra Ibanès
Publié dans : #Passion philo
Les écrans, la science, la vérité, la philo et moi (Diotime n°83)

Alexandra Ibanès, professeur des écoles en CM2 à Narbonne

"Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres", Voltaire

 

Introduction

 

La désinformation ou fausse nouvelle appelée communément "fake news" n'est pas une nouveauté. Rumeurs, propagandes, calomnies font florès depuis la nuit des temps par le biais de l'art, de la chanson populaire, des livres pamphlets...

Actuellement, selon Big Data, l'humanité produit tous les deux jours autant d'informations qu'elle en a diffusées de l'aube de la civilisation à celle de notre millénaire. Cette progression exponentielle qu'autorise la technologie d'internet, interroge sur la fiabilité des données diffusées par des réseaux de plus en plus puissants. Comment démêler le vrai du faux d'une information ? Comment savoir si nous ne sommes pas manipulés ?

 

I) Constat

 

Aujourd'hui, les réseaux sociaux, qui ont l'avantage de la rapidité, semblent prendre le pas sur la presse écrite, qui était naguère une source incontestable de diffusion de l'actualité dans tous les domaines. Les posts diffusés en temps réel par Twitter ou Facebook se substituent aux filtres des agences traditionnelles de communication. À l'ère du numérique, tout peut circuler librement sans vérification ; n'importe quelle nouvelle peut être légitimée et acquérir un statut d'information sans avoir été vérifiée. Ainsi, en circulant très vite, et en étant partagés, de nombreux articles se substituent à ceux des experts et des critiques professionnels (cinéma, restauration, médecine, littérature, éducation, enseignement...) pour créer une nouvelle "vérité".

À travers la multiplicité d'informations qu'offrent les médias, les téléspectateurs, les internautes, les auditeurs et les lecteurs se forment leurs propres opinions, ils se construisent leur esprit critique et leur vérité.

Bref, fake news, hoax, intox, infox et post vérité tendent parfois et avec succès à substituer la fiction à la réalité ! Aussi, le principal enjeu de toute éducation consistera désormais à former dès l'école primaire les futurs citoyens à exercer leur esprit critique, à les mettre en garde contre les manipulations, à leur apprendre à démêler le faux du vrai.

 

II) Développer l'esprit critique en classe

 

Pour le chercheur comme pour l'élève préparant un exposé, pour l'écrivain ou pour le simple curieux, les moteurs de recherche internet sont désormais les vecteurs les plus couramment utilisés. Si la mémoire d'un disque dur peut faire office d'une certaine forme d'encyclopédie, d'autres questionnements demandent des réponses plus réfléchies.

Certains élèves se demandent à quoi servent certains apprentissages, puisque Goggle ou autres médias peuvent être consultés chaque fois qu'ils veulent avoir une information. Et bon nombre d'entre eux se livrent à de simples copiés-collés d'informations pas même reformulées, en juxtaposant avec beaucoup de maladresse des idées glanées ici et là.

L'apprentissage d'une lecture d'écran est désormais indispensable, au même titre que les apprentissages fondamentaux. L'éducation à l'information avec un esprit critique est désormais devenue un enjeu de société.

En classe, deux notions essentielles devront être mises en avant pour que puisse s'exercer l'esprit critique des élèves.

Dans un premier temps, il s'agira de leur apprendre à distinguer la signification de ce que sont les opinions et les arguments. Dans un second temps, à les amener à comprendre que l'esprit critique (qui n'est pas un jugement défavorable) s'épanouit dans un échange avec autrui en se confrontant avec écoute et respect de chacun.

Apprendre à s'interroger plutôt que de demeurer passif face à des préjugés est le premier apprentissage à la notion de liberté de jugement et le premier moyen de résister aux pressions externes.

L'importance d'une éducation à l'esprit critique dès l'école primaire consiste aussi pour l'enfant "à surmonter ses goûts, ses tendances particulières, les pesanteurs de sa propre psychologie pour respecter les règles universelles, c'est à dire pour agir d'une manière qui soit admissible et acceptable par tous", nous dit Canivez.

Apprendre à argumenter sera donc un long travail sur soi pour se libérer de tout ce qui entrave la liberté de penser. Un travail collectif est aussi nécessaire pour échanger des réflexions. Une formation de l'esprit critique apprendra aux élèves à résister aux emprises idéologiques, politiques, complotistes, religieuses etc. qui régissent notre société. Et une initiation à la philosophie permettra aux jeunes penseurs de remettre leurs propres certitudes en question en prenant en compte celle des autres.

 

III) Des exemples

 

 

A) De Nanouk l'esquimau au mythe de la Caverne de Platon

 

Nanouk l'esquimau de Flaherty est le premier documentaire fiction de l'histoire du cinéma. Après son visionnage, une analyse du synopsis de ce film a été réalisée par la classe. Certaines séquences comiques ont fait l'objet d'un examen plus approfondi. Par exemple, au début du film, on peut voir les nombreux membres de la famille de Nanouk sortir sur la banquise un par un d'un kayac. Comme ce film avait été tourné en 1922, à une époque où les trucages semblaient improbables, il avait pour les enfants valeur de document historique. Pour en éprouver la véracité, il fut décidé de reproduire l'embarcation qui avait été évaluée d'une longueur de deux mètres, sur le sol de la classe. Les enfants se rendirent vite compte que le kayac réel ne pouvait pas contenir plus de deux personnes, au lieu de la nombreuse famille de Nanouk qui plus est encombrée d'une masse de vêtement et escortée de ses chiens !

Il était donc évident que Flaherty avait utilisé un trucage pour nous présenter tous les esquimaux qui seraient présents dans le film de façon humoristique. En faisant d'autres recherches, les élèves ont appris par ailleurs que le réalisateur avait connu quelques petits conflits avec les autochtones. Nous voyons dans le film une séance de pêche au trou et il s'avère qu'à l'époque où a eu lieu le tournage, les techniques utilisées par les autochtones étaient beaucoup plus modernes. Des informations sur les conditions du tournage ont révélé que les membres de la véritable famille de Nanouk s'étaient sentis humiliés d'avoir été utilisés comme des marionnettes. Tous comme les spectateurs du film, ils avaient été dupés. Ce film qui faisait pourtant autorité dans l'histoire du cinéma reflétait quelques séquences mensongères.

À partir de cette supercherie découverte par les enfants, il était opportun de leur faire connaître sans explications préalables le mythe de la Caverne tiré de La République de Platon (présenté par Bruno Jay et Hans Schepers aux éditions du Cheval Vert).

Le livre explicite clairement les différents niveaux de compréhension du monde dans lequel nous vivons et les élèves ont bien su exprimer qu'en tant que spectateurs, nous étions les hommes enchaînés, que le film visionné était l'ombre des hommes à l'étage supérieur et qu'il n'était pas la vérité mais l'image d'une représentation. Grâce à des informations glanées sur des sites de l'École et cinéma, ils avaient découvert la vérité. Un débat très riche s'en est suivi, axé essentiellement sur les préjugés et l'accès à la connaissance, que les élèves ont exprimé eux-mêmes de la façon suivante :

  • Un préjugé c'est comme un cliché. On juge à la première apparence, on juge à cause du bouche à oreille. On croit les informations que diffusent les journalistes.
  • Dans préjugé, il y a pré- (avant) et juger donc préjugé veut dire juger quelqu'un avant de le connaître.
  • Il faut se tolérer dans toutes les circonstances pour éviter des catastrophes humaines.
  • Juger est humain mais il faut simplement ne pas faire de mal à l'autre.
  • Chacun pense ce qu'il veut, je n'oblige pas à penser comme moi.
  • Je laisse les autres penser librement et j'essaie de comprendre pourquoi ils pensent différemment.

Nanouk l'esquimau est incontestablement un film admirable, un chef- d'oeuvre, mais qui a soulevé des questionnements auprès des enfants. L'analyser cinématographiquement, comprendre pourquoi le réalisateur avait fait des choix ethnologiques dans son récit, comprendre les trucages employés et démontrés lors de séances techniques, fut très enrichissant. Le mythe de la caverne de Platon a finalisé ce travail en lui donnant une autre dimension et en universalisant la problématique.

 

B) Etude de L'anneau de Gygès

 

Dans le cadre de la prévention des élèves par rapport aux réseaux sociaux où certains utilisateurs avec des pseudonymes, se comportent comme si on ne les voyait pas et peuvent être extrêmement violents, j'ai lu à ma classe L'anneau de Gygès d'après le mythe de Platon de Catherine Vallée (aux éditions Éveil et Découverte). Gygès est un berger et une personne très respectable qui trouve un anneau qui le rend invisible dès qu'il tourne son chaton et dès lors, il commet les pires méfaits dès qu'on ne le voit plus. La vertu de cet homme n'était due qu'au résultat du regard que l'on portait sur lui. L'analogie avec les personnes qui se cachent derrière internet a permis de réfléchir sur la civilité dans les réseaux sociaux pour introduire ensuite la démocratie.

 

C) Ben le veau panda

 

En 2010 est né, grâce à une manipulation génétique, un nouvel être vivant : le veau panda. Le "bovin" est noir comme la vache porteuse mais avec une large ceinture blanche à l'abdomen et deux ovales noirs sur son visage blanc, comme un panda. Dans le document de youtube en langue anglaise, on apprend qu'une délégation chinoise a rencontré le fermier responsable de la naissance de cet animal et a demandé son exportation. Le veau panda coûte 30 000 $ et sert d'animal de compagnie car on peut le tenir en laisse.

En montrant cette vidéo à mes élèves, ils ont cru à une plaisanterie, ne pensant pas une seconde qu'un tel animal pouvait exister. J'avais alors un numéro du journal Mon Quotidien qui relatait la même histoire. Avant de découvrir l'article de presse, les enfants grâce au Bestiaire universel du professeur Revillod pouvaient s'amuser à créer eux-mêmes la bagatelle de 4096 espèces différentes accompagnées de la description de leur mode de vie. Après avoir lu l'article qui validait l'information du veau panda et découvert les dessins des différentes nouvelles espèces (le rhinoléphant, la pucetigre, le tatoutique, le rakangourou...), j'ai proposé un atelier philo sur le vivant.

Les enfants se sont questionnés principalement sur le respect de l'homme envers l'animal. Pourquoi existe-t-il différentes espèces, quelles différences y a-t-il entre l'homme et l'animal ? L'homme a-t-il le droit au nom de l'argent et de la performance de créer des nouvelles espèces ? Est-ce qu'un jour des savants trafiqueront avant la naissance l'être humain ? Est-il permis de fabriquer de nouveaux animaux au nom de la science ?

Les 30 élèves qui, à cet âge, ont beaucoup d'empathie pour les animaux, ont été choqués par les manipulations génétiques qui instrumentalisent ainsi le vivant.

En conclusion du débat ce jour-là, les enfants ont imaginé eux-mêmes leurs vies s'ils avaient été transformés génétiquement et ce qu'ils pourraient ressentir. La majorité a déclaré qu'elle ne ferait jamais sur un être vivant ce qu'elle n'aimerait pas qu'on lui fasse. Ensuite la classe s'est interrogée sur le libre arbitre de l'homme sur le vivant face aux progrès scientifiques et sur le fait que l'homme est une espèce naturelle au même titre que les animaux.

La vidéo de Ben le veau panda a été, au départ, considérée comme un fake news, alors qu'il s'agissait d'une vraie nouvelle qu'il a fallu valider avec un article de presse pour enfants, écrit de façon exigeante, et c'est grâce au débat instauré en classe que les enfants ont construit et approfondi leur pensée de façon structurée.

 

D) L'éducation aux médias dès l'école primaire

 

Chaque année, le CLEMI (Centre de Liaison de l'Enseignement et des Moyens d'Informations) organise pour les enseignants la semaine de la presse. De nombreuses activités sont proposées pour les classes allant du primaire au lycée, car s'informer est devenue une compétence aussi importante que savoir lire, écrire et compter.

Durant une semaine, les élèves ont pu découvrir avec des dossiers pédagogiques adaptés les métiers de communication, travailler sur le décryptage de l'information et apprendre à reconnaître des "fake news" et des hoaks.

En parallèle, au même moment, Le P'tit Libé proposait un dossier très riche autour des écrans, avec plusieurs thèmes dont la méfiance envers les journalistes et deux jeux numériques autour des fake news.

Le premier jeu autour du changement climatique avait pour objectif de dire si les informations proposées étaient fiables, si on pouvait les croire et les utiliser à l'école. Il fallait que les élèves vérifient d'où venaient les informations, les dates, ou encore voir si l'image avait été trafiquée. Le but était d'indiquer si on pouvait croire aux sources.

Le second jeu "Galaxie de l'info" proposait que les enfants repèrent des indices qui leur permettent de rester prudents face aux informations données. Ils pouvaient obtenir un indice ou une aide avant de valider leurs réponses.

Ces deux jeux réalisés collectivement permettaient aux enfants d'argumenter leurs propos et de débattre sereinement pour trouver la solution.

 

IV) La force de l'image et les débats à visée philosophique en classe

 

Ce travail de décryptage de l'information diffusée par les écrans a considérablement enrichi les discours argumentatifs des élèves en classe. Lors d'un travail sur la mémoire pour fêter le centenaire de la Grande Guerre, j'ai proposé aux élèves quatre poèmes de Guillaume Apollinaire, abscons pour des enfants de 10 ans : Carte Postale, Fusée signal, Mutation, Un oiseau chante ("En sortant de l'école : Guillaume Apollinaire", un DVD de 39 min. Studio Tant Mieux Prod. Éditeur et distributeur : France Télévision Distribution). Ces textes étaient présentés sous forme de films d'animation et les plans scéniques permettaient une compréhension totale de ce que l'auteur voulait exprimer. Les enfants ont eu une véritable empathie pour Apollinaire soldat et les Poilus en général, ils ont appréhendé la guerre, ses horreurs, ses conséquences d'une façon humaniste ; et les débats lors des ateliers philo qui ont suivi ont été très riches et marquants pour eux. Ils ont exprimé un jugement critique après avoir ressenti une émotion esthétique et ils ont enrichi leur perception avant de construire leur jugement.

Quelques mois après, lors d'un débat sur la mémoire, les enfants étaient restés sensibles au sort des soldats de la Première Guerre mondiale, leurs discours montraient combien ils avaient grandi en humanité et en citoyenneté.

 

Conclusion

 

Les écrans sont partout, on joue sur les ordinateurs, on discute par SMS avec ses amis, le cinéma est à l'ère de la 4D, l'école est numérique avec l'ordinateur qui a une vocation pédagogique pour accéder aux savoirs, et les élèves doivent de plus en plus apprendre à maîtriser tous ces outils.

Les enfants ont souvent du mal à distinguer le vrai du faux dans les articles de la vitrine du net et l'enseignant doit former leur esprit critique et leur donner les clés pour ne pas être trahis. Les ateliers philosophiques en lien avec ce travail ont une très grande utilité, car ils permettent aux élèves de se distancier d'une problématique de départ pour accéder à une réflexion plus complexe qui éclaire leur esprit de citoyen en devenir. La littérature comme les mythes fondateurs universalisent les paroles des enfants lors des débats, les allégories amenant à une meilleure compréhension des images, des vidéos et des discours qui leur sont proposés.

 

Diotime, n°83 (01/2020)

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Publié le par alexandra Ibanès
Publié dans : #L'école des lettres, #Presse
Du livre au film...

C'est avec beaucoup d'émotion et un réel pincement au coeur que je découvre aujourd'hui mon dernier article pour l'Ecole des Lettres, une magnifique revue pédagogique qui m'a accueille pendant 4 ans et où j'ai publié une douzaine de textes qui racontent l'école autrement, à partir de mes expériences en classe. Je remercie l'Ecole des lettres et Claude Riva pour cette magnifique aventure qui me permet de vivre des moments inoubliables avec mes élèves. Je sais que si je passe rue de Sèvres, dans les bureaux de l'Ecole des loisirs, je serai toujours reçue avec amitié

 

À la suite d’une rencontre avec une auteure de littérature jeunesse, les enfants d’une classe de CM2 ont réécrit des contes tirés de la littérature enfantine pour en faire un livre qui a été publié.

L’année suivante, les élèves qui leur ont succédé ont créé un film d’animation à partir de l’un de ces textes dans le cadre d’un projet École et Cinéma.

 

De la lecture à l’écriture

Lors d’un salon littérature jeunesse organisé par la communauté du Grand Narbonne, les enfants des écoles, reçoivent chaque année des livres qui leur sont proposés afin de les étudier pour ensuite rencontrer les auteurs. Cette année-là ma classe avait choisi de se pencher plusieurs mois sur Qui veut la peau d’Otto Dafé ? de Justine Jotham (éditions Oskar). Dans cet ouvrage, l’auteur nous raconte que dans un pays tous les livres ont été détruits.

Avant de disparaître complètement cependant, les personnages ont pris pour prénom quelques grands noms de la littérature. Ainsi nous retrouvons Don Quichotte, Miss Marple, Peter Pan, Nemo, Shéhérazade et même Saché l’imprimeur créé par Balzac. Ces protagonistes vont mettre tout en œuvre pour ressusciter les livres afin que chacun soit à nouveau capable de lire, de penser et de s’ouvrir au monde.

C’est à partir de cette idée que j’ai proposé à ma classe un projet d’écriture durant toute l’année scolaire avec deux objectifs principaux :

– réinventer quatre histoires en se fondant sur des contes connus de tous en les transposant à notre époque.

– approfondir par la pratique les notions d’apprentissage de la langue étudiées de façon théorique en classe (grammaire, conjugaison, vocabulaire, orthographe).

Du texte au livre, les différentes étapes

Le chantier d’écriture a consisté tout d’abord à fixer les paramètres de la situation en réfléchissant sur le but et l’enjeu des textes qui seraient produits et à préciser qui en seraient les destinataires.

Un cahier des charges détaillé a été établi. Chacun des enfants s’est approprié le nom d’un personnage qu’il aimait avec la volonté de le protéger et de combattre à son tour l’idéologie destructrice d’Otto Dafé, à l’instar des personnages du livre de Justine Jotham.

Puis, à partir de l’étude sur la structure du conte telle qu’elle figurait dans les programmes de 2016, une production d’écrits a été menée en travaillant sur les niveaux linguistiques de la phrase et en mobilisant les connaissances acquises en étude de la langue.

L’écriture des contes

La classe a choisi de transposer des contes traditionnels à l’époque actuelle. Cela a permis d’évoquer les dangers de certains moyens de communication quand ils sont poussés à l’extrême et également de se jouer avec humour des dérives de certains progrès techniques qui amenaient une note amusante, voire loufoque. Des références littéraires étudiées en classe ont été utilisées pour enrichir les histoires ainsi que des clins d’œil à des jeux de la petite enfance. Mon rôle d’enseignante a été de guider les élèves dans cette démarche en leur montrant la différence qu’il y avait entre :

– un simple plagiat qui va se contenter de reprendre à son compte un fond traditionnel sans rien lui apporter de nouveau ;

– une production de textes qui vont enrichir le substrat existant en l’actualisant et en y apportant les nouveaux éléments que leur imagination leur dictait. Ils ont ainsi pris conscience qu’à partir de paradigmes intemporels, il était possible de se livrer à de nouvelles créations. C’est bien ainsi que fonctionne la littérature…

Les différents contes choisis 

En référence au Petit Poucet : Le tour du monde du Petit Poucet. L’objet magique est le GPS qui remplacera les miettes de pain et les petits cailloux.

Les pistes pédagogiques poursuivies : – Néologismes. – Mots d’origine étrangère. – Temps du récit Passé simple / Imparfait. – Style direct / indirect.  – Abréviations. – Substituts. – Connecteurs logiques.

En référence à Blanche Neige, les enfants ont créé le personnage d’Ella Stique et les sept nains. L’histoire est « déjantée » selon le mot des enfants. Les nains ont des noms-valise et Ella Stique est retrouvée par sa belle-mère grâce aux réseaux sociaux ! Une référence au « Gigot » de Roald Dalh est évoquée puisque notre héroïne mourra après avoir reçu un bloc de crème glacée sur la tête qui sera mangé ensuite par les sept nains.

Les pistes pédagogiques poursuivies sont identiques au conte précédent.

En référence à Pinocchio : Pinocchio le robot.

Dans ce conte, les élèves ont utilisé le résultat d’un problème mathématique qu’ils avaient calculé en classe et qui montre la croissance expresse et impressionnante du nez de Pinocchio. Les enfants se sont beaucoup amusés en inventant des mensonges (pleins de poésie) qui allaient conduire notre héros à sa perte. Il y a eu des références à l’actualité de notre région avec les cercles concentriques jaunes qui ont habillé le château de Carcassonne et qui là servaient de radar au père de Pinocchio. Les pistes pédagogiques rajoutées ont été l’utilisation de mots familiers (niveau de langage), les préfixes et le vocabulaire géométrique

En référence au Petit Chaperon Rouge : Le Petit Chaperon jaune.

Ce conte très riche au niveau de l’étude de la langue a permis d’approfondir de nouvelles notions : – les adverbes ; – les ellipses dans un texte ; – l’impératif ; – la recette de cuisine ; – le dialogue ; le vocabulaire conséquent de fruits et légumes.

Ainsi, avant de passer à l’écriture les enfants ont procédé à de nombreuses manipulations linguistiques en classe avec des apprentissages plus traditionnels auxquels ils ne donnent pas toujours du sens. En imposant des réinvestissements de connaissance de la langue, ils ont remarqué combien leurs textes s’enrichissaient et combien ils pouvaient alors faire appel à leur créativité. Ce fut une belle fête des mots. Les idées ont jailli, foisonnantes lors de remue-méninges en classe.

Puis des groupes d’écriture se sont constitués sur le temps des APC (souvent doublés et sur le volontariat des auteurs et de la maîtresse) dans une ambiance de bonne humeur avec de nombreux fou-rires à la clé. Le titre jeu de mots a été inventé par les élèves : Contes défaits…Certains élèves ont seulement participé oralement au livre et d’autres ont réalisé des illustrations.

Du livre au film

Le responsable d’École et cinéma a été séduit par ce projet et m’a contactée pour choisir un des quatre contes l’année suivante et en faire un film d’animation. Ce projet de classe cinéma a été financé par la DRAC et des professionnels sont venus à plusieurs reprises dans la classe. Au cours de l’année scolaire, les élèves ont aussi assisté à trois projections pour découvrir les différentes techniques utilisées pour réaliser des films (Nanouk l’Esquimau de Flaherty ; L’homme qui plantait des arbres de Frédéric Back et Les 400 Coups de Truffaut).

Pour lancer cette année consacrée au cinéma, la classe s’est rendue à Castelnaudary afin d’assister à l’avant-première du film d’animation Dilili à Paris.

Lorsqu’il a fallu choisir la technique que nous allions utiliser pour notre film, la classe a décidé de rendre hommage à Michel Ocelot en créant et en mettant en mouvement des « ombres chinoises ».

Avant de commencer la mise en images du conte choisi, Denys Clabaut (responsable des Amis du cinoch’ et coordinateur du cinéma à l’école en Languedoc Roussillon), est venu dans la classe nous présenter le projet, nous parler de la persistance rétinienne, nous expliquer le travail de l’animateur d’un film d’animation et nous présenter les différentes techniques possibles en art visuel, avec un documentaire de Marcos Magalhes, Animando.

Plus tard dans l’année, Guillaume Hoening (animateur de film d’animation et réalisateur d’une série pour Gulli) est venu nous expliquer durant toute une journée le dispositif qui serait mis en place pendant une semaine, lors de la conception du film et combien il faudrait d’images pour faire un court métrage selon la technique du stop motion pour obtenir un film d’une durée de 8 minutes. Ainsi, pour obtenir l’illusion du mouvement, nous devrions photographierions 12 images pour une seconde. Il y en aurait donc 720 pour une minute et 5 760 pour 8 minutes…

Puis nous avons commencé à créer le scénarimage en répartissant le travail en sept groupes. La difficulté était de ne pas raconter ce qu’on entend dans le texte mais de faire une interprétation en inventant des scènes amusantes. Pour créer les images, il a fallu relire le texte choisi et trier les informations importantes pour le spectateur, apprendre à faire des ellipses.

En avril le stage a commencé et la classe ressemblait à une ruche ! Nous avions quatre tables lumineuses à notre disposition. Denys et Guillaume sont venus accompagnés de la décoratrice Linda Yi et de l’ingénieur du son Mathieu Mounier. Chacun des élèves est devenu tout à tour dessinateur, animateur, musicien, photographe, chanteur, comédien. Les enfants circulaient librement dans la classe et les groupes en sachant exactement ce qu’ils avaient à faire.

Le film a été diffusé une première fois au Théâtre de l’école, avant d’être projeté au festival parrainé par Pierre Richard Mon cinoch’ sous les étoiles à Gruissan le 22 août, puis au festival d’Automne de Castelnaudary où il a été salué par Alain Cavalié et Bernard Lecoq, et il a circulé avec Ciném’Aude dans des villages de notre région où il a été projeté en plein air.

L’antenne RCF de Carcassonne a invité des élèves pour parler de ce projet réalisé avec deux classes sur deux années dans une émission de vingt minutes.

Cette expérience hors du commun restera un moment unique et magique dans ma vie d’enseignante.

Alexandra Ibanes

 

•  « Le fabuleux voyage du Petit Poucet » sur You Tube.

 Enfances au cinéma.

• Dossier pédagogique : « Nanouk l’Esquimau », de Robert J. Flaherty (1922).

• « L’homme qui plantait des arbres, de Frédéric Back (1987).

Dossier pédagogique : « Les Quatre Cents Coups », de François Truffaut (1959).

Les contes et les contes détournés à l’école des loisirs.

Du livre au film...

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