Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Madame Rhinocéros

Madame Rhinocéros

Les surprises de la vie...

Publié le par alexandra Ibanès
Publié dans : #Vivre livre
Jacques Prévert, une vie ou lettre ouverte à Carole Aurouet

Chère Carole,

 

Jacques Prévert, une vie est votre dernier livre et à la lecture de chaque chapitre de cette biographie, très documentée, j'ai voyagé dans le monde merveilleux de la Prévertie et de nombreux souvenirs me sont revenus en mémoire.

J'ai été heureuse de revivre les heures du groupe Octobre, de replonger dans le surréalisme, de redécouvrir des séquences cinématographiques ancrées en moi, de songer avec nostalgie aux photos devenues célèbres et de chantonner dans ma tête les mots du poète.

Prévert m'a accompagnée dès mon adolescence. Je me souviens que lors d' un cours de français, nous devions écrire à sa manière un texte "imitant" Familiale. Une camarade de classe en échec scolaire avait eu la meilleure note et nous reprenions chaque vers comme une rengaine, la rage au coeur. La colère de cette élève face au thème de ce poème en prose lui avait permis d'extirper ce qu'elle avait au fond d'elle et elle avait écrit un très beau texte...

Quelques années après, devenue une fidèle du poète, j'ai découvert les beaux clichés de Doisneau et un jour en allant chez mon photographe, il m'a dit qu'il devait se rendre à un salon à Paris où se trouvait justement Doisneau. Il était tout excité car leurs stands étaient voisins. Sans trop y croire, je lui ai demandé s'il ne pourrait pas me faire signer une copie du fameux ballon rouge de Prévert...Une semaine après, il m'a offert cette merveilleuse photo qui depuis ne m'a jamais quittée. Elle se trouve dans ma cuisine et Prévert, nonchalant, la clope au bec, veille sur les excellentes recettes que concocte mon mari.

 

 

 

Jacques Prévert, une vie ou lettre ouverte à Carole Aurouet

J'ai 16 ans et je me passionne pour le cinéma. Je découvre Les enfants du paradis et au passage, je tombe amoureuse de Jean-Louis Barrault, d'ailleurs si un jour j'ai un fils, je l'appellerai Baptiste. J'aime Arletty, Maria Casarès, Pierre Brasseur et tous les autres acteurs, je connais chaque réplique par coeur. Ce film est le film de ma vie et aujourd'hui, aucun n'a pu le détrôner. Aussi, durant toutes les années qui suivront, je me passionnerai pour le cinéma de Jacques Prévert.

 

M'intéressant également à la chanson, j'apprécie bien entendu toutes celles qui sont mises en musique sur des poèmes de Prévert, avec deux préférences: L'opéra de la lune et Mouloudji chante Prévert pour les enfants.

Et, tenez-vous bienje pleure même adulte avec L'opéra des girafes, le conte du Petit Poucet et j'aime plus que tout Le concert n'a pas été réussi .

Désormais enseignante, je laisse à mes collègues le soin de faire découvrir aux enfants les textes qui leur sont destinés et qu'on trouve dans les manuels scolaires, pour leur présenter des girafes particulières ou des dromadaires mécontents...

Un jour, à un salon du livre de Bordeaux, je rencontre Jacqueline Duhême qui fut l'illustratrice des textes de Prévert. Je reviens avec une très jolie aquarelle mais frustrée, je n'ai pas réussi à communiquer avec elle malgré mon enthousiasme.

Puis la vie continue, chère Carole, et chaque année, je relis les textes du poète. Je rencontre l'homme de toute ma vie qui s'appelle Jacques et qui écrit des poèmes, mon fils croit alors qu'il s'agit de Prévert en personne. C'est beau, c'est frais, c'est tendre. C'est à cette même période que Tristan (qui ne s'appelle pas Baptiste) décline dans un spectacle intitulé Le jardin de Prévert : L'école des beaux arts, Elève Hamlet et Les belles familles dont il fera un film d'animation en stop motion.

 

Voilà chère Carole, ma lettre est finie et je tiens à vous remercier pour votre livre. En lisant la vie de Prévert, j'ai revécu des moments de ma propre vie.

Merci aussi pour les passages Prévert /Chaplin qui sont passionnants.

Je vous joins pour finir un texte écrit par Jacques Ibanès sur sa rencontre poétique avec le poète.

La maison de Monsieur Prévert 

(Jacques Ibanès)

 

Je me suis mis en route un jeudi 13 septembre.

Ce jour-là, j’avais décidé de me rendre

à Omonville-la-Petite.

J’étais parti de Cherbourg avec mon sac à dos

par un beau soleil.

J’avais en poche une invitation qui datait d’avant

ma naissance et qui disait :

« Dans ma maison vos viendrez ».

J’avais beaucoup rêvé de cette maison

où il y avait un grand mur blanc orné de piments rouges

avec une belle fille nue dedans.

Les piments rouges et le mur blanc

me faisaient plutôt penser à la Côte d’azur.

Pourtant des guides disaient

que Mr Prévert attendait ses visiteurs

dans ce bout de Normandie.

 

J’ai longé un sentier-serpent

à la manière d’un contrebandier,

dans la compagnie joyeuse des mouettes et des cormorans

et j’ai fini par arriver à Omonville :

un village avec des maisons en granit bien jointoyé

des rhubarbes géantes

et une rivière tranquille qui coule au milieu.

 

J’ai trouvé facilement la maison de Mr Prévert

au fond d’un jardin.

Elle était ouverte et je suis entré sans façons.

A l’intérieur il y avait bien les murs blancs

comme il était dit dans l’invitation

et aussi deux cheminées, un coffre, quelques fauteuils, une immense table, un pont de chemin de fer en bois

avec sa locomotive et son wagonnet

et un poème intitulé La méningerie qui s’adressait aux donneurs de leçons et qui disait ceci :

« Dressages / Dompteurs de cœurs et de cerveaux

Pollueurs de la plus belle eau du plus bel âge,

ils font sauter dans leurs cerceaux les enfants sauvages. »

 

Ça, c’était bien du Mr Prévert mais dans la maison

il manquait tout de même, comme je l’avais pressenti,

les piments et la jolie fille.

Il y avait encore une photographie que tout le monde connaît.

On voit un homme attablé en pleine rue, la clope au bec, l’air hagard devant un canon de rouge,

littéralement « effondré devant la vacherie du monde »

 

J’ai demandé à voir Mr Prévert

on m’a répondu qu’il n’était plus là, qu’il avait déménagé.

Avant de partir, il avait promis-juré que c’était la dernière fois.

Il avait tenu parole : voilà trente automnes qu’il habitait

dans une autre maison, juste en face de celle-ci.

Depuis tant d’années, de l’eau avait coulé comme on dit.

Les feuilles mortes ne se ramassaient plus à la pelle,

le balayeur était désormais harnaché

d’un beau ciré jaune canari,

il avait un casque vissé aux oreilles

et il actionnait une turbine à six pales qui avalait les feuilles

avec un boucan du tonnerre.

Par ailleurs, le monde continuait à (mal) tourner

on s’étripait un peu partout

et notre père qui était aux cieux y restait

sans intervenir, comme d’habitude.

Je suis donc arrivé devant la dernière maison de Mr Prévert

sur laquelle étaient entassés de nombreux coquillages

et des galets coloriés.

Cela était d’un très joli effet.

Sur l’un d’eux la jeune Caro avait écrit

« Merci pour vos beaux poèmes monsieur Prévert »

Sur un autre, un enfant avait dessiné

un poussin sortant de son œuf

sous un soleil aussi riant

que le soleil de ce 13 septembre.

Commenter cet article

Carole Aurouet 09/02/2017 01:52

Chère Alexandra,
Merci pour votre lettre ouverte, qui me touche beaucoup...
Amitiés prévertiennes.
Carole